J'arrive dans ton quartier, phares éteints. Je baisse le son et m'en grille une en t'attendant. Dimanche soir. Les vieux sortent les labradors, mais pas longtemps parce qu'on se les gèle. Il fait orange dans la bagnole, et j'aime me dire que c'est la dernière fois que je vois ces Putain de lampadaires ultra moches. J'aime me dire que c'est la dernière fois que je vois ta maison, la dernière fois que je vois le carré flou de lumière rouge de ta chambre. J'aimerais aller murmurer ton prénom sous ta fenêtre, ou balancer un caillou pour la forme mais on a décidé de faire profil bas. Tu sors de chez toi l'air de rien, tout entouré de buée et d'obscurité, avec ton éternel point fumant, ton sixième doigt, ta clope. On se sourit comme deux imbéciles heureux, fiers de leur connerie. Quand je t'ai parlé du plan, une semaine avant au fast-food, t'as froncé les sourcils. J'ai eu la peur de ma vie. Je me suis dit ça y est je suis tombé dans la case tarée, il va me balancer son cheeseburger a la gueule et installer un perimètre de sécurité entre sa baraque et moi. En fait j'ai eu la joie de ma vie. Parce que t'as dit avec un air hyper sérieux, genre gangster qui prépare le coup de siècle: ok, mais personne se défile, on le fait jusqu'au bout. Mais bien sûr qu'on le fait jusqu'au bout, c'était pas un plan en l'air, j'étais hyper sérieuse. Et maintenant on y est. T'es à côté de moi, tu commences déjà à vouloir qu'on change de disque, t'as balancé ton sac à l'arrière. Tu veux que je démarre doucement. En quittant ton quartier tu passes la tête par la vitre et fermes les yeux. Tu me souris.
On a pas vraiment de plan en fait. Enfin si, mais des choses plutôt simples: voir la mer, l'océan, racler le sucre des gobelets de café dans les stations service, faire semblant de lire une carte routière, manger des tonnes de chips, regarder des clips toute la nuit dans les hôtels d'autoroute, visiter des villages. J'ai des plans un peu secrets pour nous, des trucs pas très glorieux: ça parle de prendre une douche ensemble dans une cabine en plastique d'un Formule 1 (j'y ai été une fois ça sent la poire dedans), et puis de s'embrasser dans la voiture en panne sous un déluge, de te réveiller pour voir la première neige dans les phares de la bagnole. Pour l'instant on sort de la banlieue, on passe devant plein d'endroit à nous. On fait au revoir des yeux. Quand on dépasse le champs derrière la gare c'est fini. On est parti. J'allume ma première clope de fugueuse. Je te demande où l'on va.
_ A l'Ouest.
Petit front buté contre l'horizon, les yeux qui transpercent le pare brise, les pieds sur la boite à gant. J'ai déjà envie de t'embrasser.
Y'a toujours un Putain de moment où je suis obligée de tout gâcher. J'arrive pas à être optimiste, ou débile. On est sur les falaises, quelque part en Normandie, j'ai de l'herbe grasse et luisante jusqu'aux genoux et j'aimerais qu'on tombe tous les deux. Pas sauter. Juste tomber, comme on s'écroule dans un tas de feuille en automne. Tomber c'est pas mourir. Pourtant je suis bien, mais c'est comme si la vie m'empoignait par le col et me tirait en arrière. Si même la liberté et le bonheur font mal je suis sacrement mal barrée. Plusieurs fois j'ai fait la conne en bagnole et il ne disait rien. Il pleuvait et j'allais vraiment trop vite, j'aspirais de la vodka dans sa bouche, les aiguilles tremblotaient mais je levais pas le pied. On aurait pu se tuer cent fois mais il disait rien. Il me regardait, le visage bouffé par la pénombre et les loupiotes du cadran, l'air de dire "vas y fous nous en l'air". J'étais peut être ivre comme toute la Pologne mais je suis presque sûre que l'option platane ne le dérangeait pas, au contraire. Je pense qu'on a besoin encore de laisser déborder notre chagrin sur les autoroutes. D'égrainer la trouille, de mordre l'air. Je me dis ça et le soleil se glisse derrière l'eau grise. Puis je me dis qu'on grandit à l'envers, que je veux pas mourir seule, que je veux voir New York.
Ça devient un peu n'importe quoi, surtout dans la bagnole. Un amoncellement de jouets Kinder sur la plage avant, une ménagerie de peluches très moches sur la banquette arrière. On s'est aussi fabriqué un jeu de bowling avec des boites de Pringles vides et un ballon de volley, on y joue sur les parkings déserts la nuit. Enfin déserts... Y'a toujours cette longue enfilade de camion de routiers qui pionsent, mais ce sont nos potes, parce que les routiers sont sympas. Des fois on fait trop de boucan et on se fait insulter en portugais, polonais et en allemand. Il est pas question de rentrer encore. Il a la tête sur mon ventre. Des fois il m'énerve. Surtout quand en voiture, il coupe mes chansons juste avant le passage trop bien. Il le sait en plus, parce que j'arrête de chanter, je plisse un peu les yeux, je lève le menton, et j'inspire très fort. Et BAM c'est à ce moment là qu'il éjecte le CD. Ça me donne envie de le foutre dans le pare-brise, de le remettre sur le siège, et de le refoutre dans le pare-brise. Le pire c'est que quand il le fait pas, ça me manque. J'en viens à aimer les moments où il me les brise. Il m'a depuis le début, c'est facile. Depuis que je t'ai vu entrain de compter sur tes doigts en cours de maths. Et ça date. C'était y'a deux ans.
Nommer. Quand j'étais gamine, y'avait ce jeu pour apprendre à lire et à nommer les choses. Des grosses cartes épaisses en carton avec un dessin et en bas son nom en caractères gras entre parenthèses. Un chien. Chien! je criais. Nommer, pointer, dire, reconnaître c'était la victoire suprême, le début de l'intelligence, la fierté parentale. Quand j'ai pointé le mot amour du doigt, avec le sourire de l'imbécile heureuse, sans le brailler à haute voix, sans parents gagas derrière mon dos (ils étaient entrain de lancer un avis de recherche pour ma pomme avec vol de voiture à la clé), donc quand j'ai posé une image sur le mot amour, j'avais 16 ans et étais entrain de balancer des cailloux avec lui dans la Garonne. On venait de jeter nos portables dans le fleuve genre "à bas l'esclavagisme, coupons le cordon de la communication capitaliste yeah". On avait tous les deux un peu envie de rentrer, de pas louper le début de la troisième saison de Six Feet Under, de se prendre une raclée par les vieux, d'être les légendes urbaines du lycée, histoire de... Mais voir nos Nokia faire des vrilles et des bulles dans la vase c'était mieux.
J'aurais pu me dire que la carte amour avait débarqué à cause de notre fugue, des vents d'ouest qui nettoient le crâne, de faire l'amour souvent et n'importe où. Mais non. C'était déjà la routine des hors la loi, je l'avais déjà vu à son plus beau moment, à son pire, j'avais déjà eu envie de le tuer, le baiser, l'embrasser, l'épouser. Alors je me suis dit si l'amour c'est enfoncer son portable dans l'eau après avoir suivi un mec, c'est plutôt fastoche.
Au lavomatic, quelques heures plus tard, j'étais super fière de lui raconter mon truc des cartes, de l'amour, enfin j'étais entrain d'annoncer qu'il était l'homme de ma vie, pendant que nos jeans faisaient l'amour dans la machine :
_... et donc tu es ma carte amour. L'amour c'est toi entrain de rigoler avec de la boue plein les baskets. _Putain c'est complètement barré ton truc. (Enfoiré) _Vas y explique. _Bin quand t'es petit on te montre le dessin d'une maison avec un toit orange une cheminée qui fait de la fumée, des fenêtres, une porte, un puit dans le jardin et une haie, et y'a marqué MAISON en dessous, ou un dessin d'un bon gros labrador et y'a marqué CHIEN en dessous. _Ouais _Bin tu piges vite qu'une maison est pas forcement comme ça et qu'un chien n'est pas forcément un labrador, surtout si tu vis dans un HLM avec un sac à puces. _Pas con. _Et ça veut pas dire pour autant que ton appart' est pourri, et que ton chien est nul. _Et ça explique pourquoi tant de gens finissent dans des pavillons à tuiles oranges avec un faux puit dans le jardin et un labrador bien gras. _Bienvenue en enfer. _Je t'aime.
_Moi aussi. J'veux que mes cendres aillent dans la Garonne plus tard.
Retour en banlieue dans les grandes maisons vidées de leur contenu parental. De la cave où dorment la batterie et le clavier bontempi depuis 2003 jusqu'aux chambres où jaunissent les posters de nos idoles. Bon c'est quoi ton problème, on a le même parfum dans le cou, l'alcool facile, les tympans vrillés par les même concerts. Une meilleure amie-ex-future dans ta poche et dans ta tête? Pas grave moi aussi. Je vais même te rassurer, on en a tous un. Un photomaton délavé dans le portefeuille, un album qu'on peut plus écouter. Mais la on s'en fout, on se prend tous 5 ans de moins dans la gueule. Les Converse décollent, PARTY TIME. En plus t'en as envie, j'ai vu la ligne entre ta bouche et la mienne pendant le deuxième couplet d'Everclear. Kiss me i'm drunk. Embrasse moi j'ai 17 ans. Si tu le fais pas toute ma famille va mourir dans d'atroces souffrances. On s'est frité toute la soirée. J'ai traversé une porte vitrée en te cherchant comme une dératée. Cache cache, l'air de rien dans toute la baraque, il me manque une arcade sourcilière, il te manque l'ivresse des nuits d'été loin du futur. Il te manque un verre à la main aussi. Il te manque du sucre sur la bouche, il me manque l'assurance et ta main dans la mienne. Minuit, encore une maison vidée de sa moelle adolescente. Trouvons en une autre.
Au calme. Rhum et Coca, on boit ça comme du thé. Backstage de la fête. Assis sur le capot de la bagnole bien garée dans l'allée. Il fait doux pour 3 heures du matin. On y est, le soupir et l'obscurité des pavillons, le moment où je dois faire glisser ma main sur la carrosserie jusqu'à tes doigts. Les gens ivres qui nous regardent dans le carré de lumière de la cuisine. Je balance mes jambes dans le vide, regarde les bulles alignées des lampadaires, les haies, la route lisse qui ondule entre les maisons jumelles. Je regarde le ciel pourpre et je murmure à toute la banlieue endormie "tu me manques". Je suis contente que tu sois à côté de moi. Je me vois engloutir ce moment, j'y suis, je me vois tout archiver: la pénombre, les rires de derrière, la brise, ma tête vissée dans le bitume. C'est pas grave si on s'embrasse pas.
On a escaladé le grillage de la piscine municipale, au petit matin. Rester tous les quatre silencieux devant ce grand bassin calme et bleu. Le cliquetis des ceintures qui tombent sur le béton, et une entrée toute douce dans l'eau tiède, pour pas rameuter les flics. Je pensais waw waw WAW. Je pensais que ça ne m'arriverait jamais plus, ce genre de plan. L'eau douce, le jour qui se lève, je pensais que j'étais trop foutue pour ça. A 3m40 de profondeur j'avais les yeux rouge javel et les sinus ou bord de l'implosion mais j'ai marqué 500 points. On pouvait se toucher sans que ça paraisse bizarre, se toucher ne fait pas mal sous l'eau. On s'est embrassé aussi, tout au bout du bassin, après 8 heures d'attente, on a bien fait. J'ai attendu ce baiser tout le lycée même si je te connais que d'hier. Rhum eau douce chewing gum. Je suis heureuse de claquer les dents avec mes potes en sortant, d'écorcher mes pieds nus sur les grilles, de te rattraper par les hanches. Ça pourrait se finir ici, je m'en fous. Ici c'est bien. Ici c'est la fin du monde. Ici c'est chez moi.
Ce qu'il y a de bien, quand on demande pas grand chose, c'est que la pire des déceptions fait juste l'effet d'un doliprane+litre de flotte post-cuite.
So much for the afterglow, à traduire par "beaucoup plus pour l'étincelle, pour faire prendre la mèche". A croire qu'à l'aube, juste après le rose des baisers, je savais déjà que l'eau de la piscine allait se teinter de vinaigre. Un con. On est toujours plus beau avec des cernes, l'ivresse en bandoulière. L'aube en délinquant donne des ailes et gomme les défauts. Ça je le sais. Les trottoirs de banlieue délient les langues et dénouent les tripes. Se revoir sous un soleil de plomb un dimanche, avec des cicatrices de sueur et de gêne c'est autre chose. Les lampadaires des pavillons donnent le teint timide, le rouge se transforme en rose, le noir des cernes en gris souris, les gestes maladroits en flirt enfiévré. Moi je m'en fiche du lendemain. Je trouve mon compte dans l'ivre sombre et flatteur comme dans l'halogène aveuglant. Le flash peu flatteur du photomaton. C'est ça le lendemain. J'ai hâte des lendemains. Les autres rarement. J'ai su qu'il s'intéressait au prix que j'avais mis dans mon jean et ma ceinture le lendemain. Et puis "C'est quoi ces cernes sous tes yeux?" Et puis "Moi j'aime bien les femmes qui gagnent bien leur vie, parce que tu vois, je veux me poser quoi, toi t'es trop rock'n'roll. J'aime bien les femmes qui sont pas rock'n'roll en apparence mais qui le sont en fait, tu vois quoi? (non Connard)" Tais toi. Rends moi le garçon de la piscine. Sors de ce corps superficiel! Rends moi les yeux rougis, le short de seconde zone, le rire "rien à foutre".